Jurisprudence du Tribunal Cantonal
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N° dossier:
TA.1995.119
Autorité:
Date décision:
04.05.1995
Publié le:
14.04.2008
Revue juridique:
Titre:
Retrait de l'assistance judiciaire.
Résumé:
Examen des circonstances permettant de considérer que l'assisté a manqué à son devoir de collaborer à l'établissement de sa situation financière, en tant que motif de retrait de l'assistance. Dépenses inutiles en tant que motif de retrait: on ne saurait procéder au retrait de l'assistance plus de deux ans après des faits, dont le juge était informé à l'époque.
Mots-clés:
INDIGENCE (AJ)
OBLIGATION DE COLLABORER DES PARTIES (LPJA)
RETRAIT DE L'ASSISTANCE JUDICIAIRE
Articles de loi:
Art. 7 al. 1 LAJA
Art. 11 LAJA
A. G.,
représenté par Me Michel Vermot, a déposé auprès
du
Tribunal civil de Neuchâtel le 31 mars 1992 une demande en modification
de
jugement de divorce. Il a demandé l'assistance judiciaire pour cette
procédure.
Par une ordonnance sur requête de mesures provisoires et d'as-
sistance
judiciaire du 11 août 1992, le président du tribunal a prononcé,
notamment,
l'octroi au prénommé de l'assistance judiciaire totale et lui a
désigné
en qualité d'avocat d'office Me Vermot. L'ordonnance relève, à ce
sujet,
que si l'on ne peut pas dire que le requérant a voulu se mettre
dans
une situation d'indigence en vue d'obtenir une procédure gratuite, de
sorte
que l'assistance judiciaire doit lui être accordée, il convient en
revanche
"de l'inviter d'ores et déjà à faire connaître au juge toute cir-
constance
pouvant conduire au retrait de l'assistance (art.11 LAJA),
notamment
si la procédure de faillite en cours devait permettre, après
réalisation
de l'immeuble, un désintéressement de tous les créanciers".
Dans le cadre de l'administration de preuves du procès au fond,
les
mandataires des deux parties ont requis de l'office des faillites la
production
du dossier de la faillite de l'intéressé (états de preuves des
14 et
22.12.1992). Constatant, à l'examen de ce dossier, que G.
avait
été réintégré dans la libre disposition de ses biens, sa faillite
ayant
été révoquée le 23 novembre 1992, et que le prénommé avait reçu le 3
décembre
1992 un solde de 40'000 francs, le juge a invité le mandataire du
prénommé
à lui faire connaître dans les vingt jours "de quelle manière
exactement
G. a dépensé les fr. 40'000.-- qu'il a touchés", en
relevant
qu'il lui appartenait de justifier les dépenses éventuelles, et
qu'un
retrait de l'assistance judiciaire devait être envisagé (lettre du
24.2.1993).
Par ailleurs, le juge a demandé des renseignements à divers
établissements
bancaires.
Le 23 mars 1993, l'avocat a fait parvenir au juge une liste de
paiements
effectués par G. en décembre 1992 et janvier 1993. Le
juge a
constaté que ces paiements représentaient un montant de quelque
44'000
francs et a fait savoir au mandataire par lettre du 16 juin 1993
qu'il
doutait du caractère indispensable de ces dépenses. Il a invité
l'intéressé
à produire "un relevé du mouvement de tous les comptes et
avoirs
bancaires intervenu depuis le 31 mars 1992 (date de l'ouverture de
l'action)
jusqu'à ce jour, auprès de la Banque X.,
de la
Banque Y. et de la Banque Z.". Le 22 octobre 1993, le
mandataire
a transmis au juge diverses pièces bancaires.
L'affaire est restée en suspens jusqu'à une lettre de
G. du
12 novembre 1994, par laquelle celui-ci a fait savoir au juge
qu'il
souhaitait mettre fin rapidement à la procédure qui à son avis
n'avait
plus de sens dans la mesure où elle portait sur des questions de
contributions
d'entretien qui avaient perdu leur actualité. Par ordonnance
du 22
mars 1995, le juge a retiré l'assistance judiciaire à G.
avec
effet au 23 octobre 1993, invité le mandataire d'office à formuler
une
proposition d'honoraires tenant compte de ses activités jusqu'à cette
date,
et invité G. à déposer une avance de frais de 480 francs
dans
les vingt jours dès l'entrée en force de cette décision. En résumé,
le juge
a considéré que l'intéressé s'était montré réticent à diverses
demandes
tendant à préciser sa situation au regard du droit à conserver
l'assistance
judiciaire, qui devait être tenue pour une volonté de ne pas
présenter
une situation financière complète; que, de plus, les achats
effectués
par G. en décembre 1992 et janvier 1993 étaient cri-
tiquables
s'agissant d'un plaideur qui sollicite l'assistance judiciaire;
que
celle-ci devait donc être supprimée avec effet au 23 octobre 1993,
date de
la dernière intervention du mandataire d'office dans la procédure;
que la
situation de l'intéressé ne semblait pas s'être modifiée depuis
lors,
l'assistance judiciaire ayant été refusée dans une procédure pénale
ultérieure.
B. G.
interjette recours devant le Tribunal administra-
tif
contre cette décision en demandant "que l'assistance judiciaire (lui)
soit
octroyée", en faisant valoir que le juge n'avait pas pris la peine
d'examiner
sa situation actuelle. Il produit à ce sujet un décompte d'in-
demnités
d'assurance-chômage du 9 mars 1995 et un avis de saisie de l'of-
fice
des poursuites de Neuchâtel du 27 mars 1995, concernant une créance
de son
ex-épouse de 21'935 francs.
C. Le
président du Tribunal de Neuchâtel renonce à présenter des
observations
sur le recours.
G. a par ailleurs recouru devant la Cour de cassation
civile
contre la même ordonnance du 22 mars 1995, dans la mesure où celle-
ci
l'invite à déposer une avance de frais.
C O N S I D E R A N
T
en droit
1.
Interjeté dans les formes et délai légaux, et malgré une motiva-
tion
des plus sommaires, le recours est recevable.
2. a)
Aux termes de l'article 2 al.1 LAJA, a droit à l'assistance
toute
personne dont les revenus ou la fortune ne lui permettent pas de
garantir,
d'avancer ou de supporter les frais nécessaires à la défense de
sa
cause. L'article 7 al.1 LAJA dispose que l'autorité compétente s'en-
quiert
des faits de la cause et de la situation pécuniaire du requérant.
Ce
dernier est tenu de fournir les preuves et les renseignements qui lui
sont
demandés. D'après l'article 11 LAJA, l'autorité saisie retire l'as-
sistance
lorsque l'assisté n'y a plus droit (al.1). Le retrait a lieu
d'office
ou à la demande de la partie adverse. L'assisté a le droit d'être
entendu
(al.2). Le retrait a un effet immédiat (al.3).
b) L'obligation pour l'autorité d'établir d'office la situation
financière
du requérant d'assistance judiciaire ne dispense pas ce dernier
de son
devoir de collaborer à l'établissement des faits. S'il ne satisfait
pas à
cette obligation, il doit en supporter les conséquences qui peuvent
aller
jusqu'au rejet de sa requête (RJN 1989, p.168, et les références
citées).
Encore faut-il cependant, pour que l'assistance puisse être refu-
sée ou
retirée pour le motif que le requérant n'a pas fourni les rensei-
gnements
utiles, que ceux-ci soient propres à avoir une incidence sur la
décision
à prendre quant au droit à l'assistance judiciaire. Ainsi, il a
été
jugé (arrêt du Tribunal fédéral du 14.1.1992 en la cause R. c/ Tribu-
nal
administratif du canton de Neuchâtel) qu'une requête d'assistance
judiciaire
ne pouvait pas être écartée au motif que le requérant n'avait
pas
produit des extraits de ses comptes bancaires pour les années précé-
dant sa
requête, en vue d'établir les mouvements effectués expliquant la
disparition
d'une somme importante touchée trois ans plus tôt. Car l'on ne
peut
refuser l'assistance judiciaire à celui qui s'est mis lui-même par sa
faute
hors d'état de financer son procès, parce que cela contreviendrait
au
principe d'égalité devant la loi (ATF 104 Ia 34 cons.4 et les arrêts
cités;
Christian Favre, L'assistance judiciaire gratuite en droit suisse,
thèse
Lausanne 1989, p.47; Piermarco Zen-Ruffinen, Assistance judiciaire
et
administrative : Les règles minima imposées par l'art.4 de la Constitu-
tion
fédérale, in JT 1989 I 34 ss, spéc.39 in fine). L'abus de droit
demeure
réservé, par exemple lorsque par son indigence, provoquée ou main-
tenue,
le requérant vise à participer gratuitement à la procédure (par
exemple
en abandonnant sa place de travail ou en refusant une nouvelle
place :
ATF 104 Ia 34 cons.4; Zen-Ruffinen, op.cit., p.39-40).
c) En l'espèce, le retrait de l'assistance judiciaire est fondé
sur le
motif principal que l'assisté a manifesté "une volonté de ne pas
présenter
une situation complète de la situation financière", ce qui
résulterait
du fait qu'il n'aurait pas signalé immédiatement le résultat
de la
procédure de faillite (alors qu'il y avait été invité par la déci-
sion
qui lui accordait l'assistance judiciaire), et du fait qu'il aurait
par
deux fois présenté des justificatifs insuffisants en ce qui concerne
les
mouvements effectués sur ses comptes et avoirs bancaires à partir de
sa
demande d'assistance judiciaire du 31 mars 1992.
Cependant, s'il est vrai que le recourant n'a pas informé le
juge du
versement de la somme de 40'000 francs le 3 décembre 1992 à la
suite
de la révocation de sa faillite, cela ne constitue pas encore une
violation
de son obligation de renseigner susceptible d'entraîner par
elle-même
le retrait de l'assistance. Apparemment - d'après les indica-
tions
qu'il a fournies ultérieurement - l'intéressé a utilisé une partie
de
cette somme notamment pour payer certaines dettes. En outre, on peut
admettre
que le recourant n'entendait pas dissimuler le résultat de la
procédure
de faillite, puisqu'il a lui-même requis dans la procédure au
fond la
production du dossier de l'office des faillites, dans son état de
preuves
du 22 décembre 1992. D'ailleurs, le juge a lui-même eu connaissan-
ce du
versement en cause peu de temps après, ainsi que cela résulte de sa
lettre
au mandataire du recourant du 24 février 1993. Aussi paraît-il,
dans
ces circonstances, excessif d'imputer à faute à l'intéressé de ne pas
avoir
déclaré immédiatement, et ceci en vue d'un éventuel retrait de l'as-
sistance
judiciaire, l'encaissement d'une somme dont il resterait au
demeurant
à démontrer qu'elle a véritablement modifié sa situation dans
une
mesure propre à mettre fin à son droit à l'assistance.
En ce qui concerne par ailleurs les mouvements des comptes ban-
caires,
le juge a exposé que, malgré sa réquisition, les justificatifs et
attestations
bancaires fournis par l'intéressé passent sous silence la
période
allant de mars à novembre 1992. Mais force est de constater que
des
renseignements sur cette période n'étaient pas nécessaires pour se
prononcer
sur l'éventuel retrait de l'assistance judiciaire après que le
recourant
eut reçu la somme de 40'000 francs, au mois de décembre 1992.
Dès
lors, indépendamment du point de savoir s'il est encore admissible de
retirer
l'assistance judiciaire, avec effet rétroactif, après l'écoulement
d'une
longue période, question qui sera reprise ci-dessous, on ne peut pas
considérer
que le recourant a omis de fournir des renseignements décisifs
pour le
réexamen de son droit à l'assistance.
3. Le
juge a relevé d'autre part que, s'agissant d'un plaideur qui
sollicite
l'assistance judiciaire, certains achats effectués par le recou-
rant à
réception de la somme de 40'000 francs étaient critiquables. Il
s'agit
là d'un point de vue qui n'est certes pas dénué de pertinence, mais
non
d'une conclusion dûment motivée à l'appui du retrait de l'assistance.
Après
avoir examiné la liste des dépenses de l'intéressé en décembre 1992
et
janvier 1993, pièce présentée par le recourant, le juge n'a d'ailleurs
pas
tiré cette conséquence lorsqu'il s'est adressé au mandataire de l'in-
téressé
par lettre du 16 juin 1993, dans laquelle il a observé que
G.
avait, pour équiper sa voiture BMW, acheté des pneus et un pot
d'échappement,
et qu'il avait par ailleurs dépensé quelque 9'000 francs
pour
acquérir du mobilier. Il ne résulte pas non plus de l'ordonnance
attaquée
en l'espèce que le juge entendait effectivement fonder le retrait
de
l'assistance sur le fait que l'intéressé aurait fait des dépenses somp-
tuaires
qui seraient incompatibles avec l'assistance judiciaire. Si tel
avait été
le cas, cela eût nécessité un exposé des motifs sur ce point
particulier.
Cela étant, on ne saurait procéder au retrait de l'assistance
judiciaire
plus de deux ans après les faits qui auraient pu le justifier
et dont
le juge était informé à l'époque. D'ailleurs, on ne pourrait pas
exclure
qu'entre-temps la situation du recourant se soit à nouveau modi-
fiée
dans une mesure propre à ouvrir derechef le droit à l'assistance
judiciaire
- comme le prétend justement l'intéressé dans son recours.
4. Le
recours doit par conséquent être admis, ce qui conduit à
l'annulation
de la décision entreprise. Il ressortit à la compétence de la
Cour de
cassation civile de se prononcer par ailleurs sur l'ordonnance
attaquée
dans la mesure où elle porte sur l'avance de frais imposée au
recourant.
Par ces motifs,
LE TRIBUNAL
ADMINISTRATIF
1.
Admet le recours et annule les chiffres 1 et 2 de l'ordonnance du pré-
sident du Tribunal civil du district de
Neuchâtel du 22 mars 1995.
2. Dit
qu'il n'est pas perçu de frais de justice.
Neuchâtel,
le 4 mai 1995
AU NOM DU TRIBUNAL
ADMINISTRATIF
Le greffier Le président